Jeu vertical : le nouveau credo des entraîneurs allemands16 min read

Jeu vertical : le nouveau credo des entraîneurs allemands16 min read

Crédits photo de couverture : annca (pixabay.com)


Qu’elle paraît lointaine la mode du tiki-taka, impulsée par l’impressionnant FC Barcelone de Pep Guardiola, puis confirmée par le sacre de l’Espagne lors de la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud.

Depuis, si Pep Guardiola est resté fidèle à son idéologie de jeu, comme en témoigne l’empreinte qu’il a laissée dans ses deux clubs suivants (Bayern Munich et Manchester City), celle-ci a toutefois perdu en popularité sur les bancs de touches.

Pas parce qu’elle n’a pas fait ses preuves, bien au contraire, mais avant tout parce qu’elle requiert un certain niveau technique au sein de l’effectif, dont ne disposent malheureusement pas tous les entraîneurs : les profils de Xavi, Iniesta et Messi ne courent effectivement pas les rues.

Car, si le Bayern Munich de Pep Guardiola a été la cible privilégiée des critiques, certains reprochant au technicien catalan de ne pas avoir amené le club allemand en finale de la Ligue des Champions (3 demi-finales lors de ses 3 saisons passées en Bavière), ce serait mentir de dire qu’il n’a pas pris une toute autre dimension du point de vue du jeu.

Par ailleurs, quand bien même on déciderait de s’en tenir aux seuls résultats – comme le veut le système actuel, qui tend à privilégier le court terme au long terme – ils ont été plutôt convaincants, le Bayern survolant les compétitions nationales, ce qui n’a pas été le cas sous les ordres de Carlo Ancelotti.

C’est surtout l’influence exercée par Guardiola sur la Mannschaft qui pose problème outre-Rhin, et explique en partie pourquoi dans un pays pourtant ouvert à l’innovation et à l’ambition, le génie du Catalan reste contesté.

Après le sacre de la sélection allemande au Brésil en 2014, Joachim Löw a alors commencé à façonner une tactique davantage basée sur la possession, dans la continuité de ce que Guardiola mettait en place du côté du Bayern.

Problème : n’est pas Pep qui veut, et les limites de ce projet de jeu ont vite commencé à se faire ressentir au niveau de la Mannschaft.

C’est finalement l’échec cuisant de la Coupe du Monde 2018 qui a sonné le glas de cette idéologie de jeu en Allemagne. Beaucoup trop prévisibles et statiques sur leurs offensives, les joueurs de Joachim Löw s’exposaient particulièrement aux contres adverses, avec une faiblesse assez étonnante. La défaite face à la Corée du Sud, pourtant de loin la nation la plus abordable de la poule, a été la déconvenue de trop.

Le football allemand a ainsi dû se réinventer, en revenant aux sources de sa réussite antérieure, à savoir une intensité élevée et des transitions rapides et efficaces ; le tout résumé sous le terme plus ou moins vague de gegenpressing.

Une nouvelle donne peut toutefois être observée depuis plusieurs saisons maintenant, à savoir le recours de plus en plus régulier à un jeu de passes très vertical, et donc par conséquent souvent moins stérile.

Jeu moins prévisible et dépassement de fonction

Certes, un jeu orienté sur les ailes peut avoir du bon. Il est souvent privilégié dans les équipes qui disposent d’ailiers doués techniquement, capables de faire la différence en un contre un dans la plupart des situations. On y retrouve aussi généralement des latéraux véloces, prêts à répéter les dédoublements afin de centrer en première intention.

Seulement, à force, les staffs ont appris à contrer ce style de jeu. En densifiant ces zones extrêmes du terrain, pour commencer : des prises à deux, des ailiers qui viennent suppléer leur latéral, … Mais également en laissant volontairement l’adversaire très libre sur les ailes, en gardant un bloc défensif très compact et resserré.

Les ailiers se retrouvent certes très libres, mais leur déboulé se finit presque toujours par un centre dans la boîte, où la défense adverse est clairement en surnombre puisqu’elle a délaissé les ailes.

Combien de fois, sous le Bayern de Niko Kovac, a-t-on vu Kingsley Coman prendre le meilleur sur son aile, avant, faute de solution, de se retrouver contraint de centrer dans la boîte pour espérer trouver un coéquipier ? Trop aléatoire, cette approche a fini par se rendre contre-productive, les offensives devenant bien trop faciles à prévoir pour l’adversaire.

L’un des meilleurs exemples reste celui de l’affrontement entre le PSG et le Bayern Munich, en septembre 2017, alors que le Rekordmeister était entraîné par Carlo Ancelotti. Toujours fortement imprégné de l’héritage de Pep Guardiola, le club allemand s’était présenté au Parc des Princes dans le costume d’une équipe beaucoup trop stérile avec le ballon, la faute à un jeu très prévisible sur les ailes. Unai Emery avait alors clairement pris le dessus tactique sur son homologue italien, demandant expressément à ses joueurs de ne pas étirer leur bloc défensif.

Conséquence : le Bayern avait systématiquement orienté le jeu sur les ailes, pour finir par un centre imprécis, donnant parfois lieu à un corner inexploité par la suite. Malgré des statistiques à priori favorables (63% de possession, 18 corners à 1), les hommes d’Ancelotti s’étaient lourdement inclinés sur le score de 3-0, une défaite qui avait d’ailleurs coûté sa place au Mister.

Adopter un jeu vertical offre ainsi davantage de diversité dans les offensives, car rend la tâche des défenseurs adverses beaucoup moins claire.

Ces derniers doivent souvent faire le choix entre presser constamment le joueur adverse héritant du ballon, au risque d’ouvrir des brèches dans leur dos (schéma), ou bien laisser venir, au risque de laisser trop de liberté à des joueurs adverses particulièrement créatifs et donc ô combien dangereux si seuls dans l’axe.

Schéma de jeu classique : le joueur A décroche et attire le défenseur E, qui ouvre ainsi un espace dans lequel va s’insérer le joueur D, pendant que le joueur C fait également un appel pour contraindre le sentinelle F à le suivre.

Le jeu vertical n’est évidemment pas une formule magique, et il ne s’agit ici que d’un modèle simplifié, mais pour être neutralisé, il demande à l’équipe adverse une coordination et une concentration de tous les instants.

L’une des raisons principales de la réussite de cette approche réside dans le profil de plus en plus polyvalent des joueurs allemands, formés dès leur plus jeune âge à être multi-fonctions. On pourrait ici prendre deux exemples particulièrement frappants, ceux de Kai Havertz et de Julian Brandt.

Le premier, du haut de ses 19 ans, est l’homme à tout faire du Bayer Leverkusen. Utilisé en faux numéro 9 depuis plusieurs journées, il régale dans ce registre, dézonant de manière quasi-systématique afin de rendre ses déplacements illisibles pour la défense adverse.

Le second, à qui l’on attribuait l’étiquette de simple ailier il y a quelques années, est devenu la plaque tournante du Dortmund de Lucien Favre. Parfois repositionné en tant que milieu relayeur, il se démarque par sa capacité à se rendre disponible entre les lignes adverses, afin de créer des brèches pour ses coéquipiers comme Erling Haaland et Jadon Sancho.

Les latéraux “mangeurs de craie

A l’origine, l’attribut “mangeur de craie” désigne plutôt des ailiers ayant pour habitude de rester très excentrés sur le terrain, proches de la ligne de touche, où ils font parler vitesse et aisance technique.

Au fil des saisons de Bundesliga, on observe cependant de moins en moins d’équipes évoluer de la sorte. Désormais, ces fameux ailiers n’en sont plus vraiment, délaissant les ailes pour se rapprocher du coeur du jeu et de la surface adverse. On a ainsi vu une forte augmentation des profils d’attaquants intérieurs, qui repiquent dans l’axe afin de se retrouver sur leur bon pied.

En agissant de la sorte, ils libèrent évidemment de l’espace sur l’aile dans lequel le latéral peut s’immiscer.

Ainsi, il est de plus en plus fréquent en Bundesliga d’observer des latéraux au profil très offensif, pratiquement situés sur la ligne de touche, répétant les courses à haute intensité. Angelino à Leipzig, Davies au Bayern, Mbabu à Wolfsburg… Et ce peu importe le système de jeu.

3-4-3 ou 4-4-2 ?

On aurait tendance à associer systématiquement un style de jeu vertical à un dispositif tactique innovant, de l’ordre du 3-4-3 ou du 3-5-2.

Il s’agit là d’une idée reçue, comme souvent lorsque l’on cherche à définir une tactique uniquement par le dispositif choisi par l’entraîneur, une pratique courante en France.

En Allemagne, on a compris depuis un moment que c’est l’animation et le mouvement des joueurs qui fait la différence, indépendamment du dispositif initial, qui est en réalité le plus souvent visible sur les phases défensives exclusivement.

Leipzig, Leverkusen et Gladbach, trois équipes innovantes dans le jeu cette saison, en sont un bon exemple. En effet, elles ont toutes trois alterné au cours de la saison entre des schémas à 3 défenseurs et à 4 défenseurs, tout en conservant une animation offensive très verticale.

Cela montre bien qu’il n’est pas nécessaire d’évoluer à trois derrière pour adopter un jeu similaire, même s’il est récurrent de voir cette formule.

C’est avant tout la capacité des joueurs à proposer des solutions entre les lignes adverses qui est centrale dans ce plan de jeu, qui nécessite également des séquences en une touche de balle pour déstabiliser le bloc adverse, pris de vitesse.

En résumé, il faut arriver à se détacher de la composition de départ telle qu’affichée à l’écran, et porter le regard sur l’utilisation de l’espace par les 10 joueurs de l’équipe. Il est alors souvent frappant de voir à quel point ces derniers sont mobiles et dans le dépassement de fonction.

If you want to increase the speed of your game, you will have to develop quicker minds rather than quicker feet

Ralf Rangnick, The Coaches’Voice

Sur les phases défensives, quand l’équipe opte pour un repli en bloc bas plutôt qu’un contre-pressing de tous les instants, c’est généralement de nouveau une structure en 4-4-2 qui est privilégiée, car la rigueur est de mise si l’équipe choisit d’attendre son adversaire.

Le modèle de réussite : le TSG Hoffenheim de Julian Nagelsmann

Difficile de parler du développement du jeu vertical en Allemagne sans s’attarder sur l’un de ses plus fervents adeptes, à savoir Julian Nagelsmann.

Mais plutôt que d’analyser son travail du côté du RB Leipzig, il paraît plus pertinent de revenir sur ce qu’il a mis en place à Hoffenheim, avec un effectif intéressant, certes, mais aussi limité.

Car c’est bien cela qui a fait la force de cette nouvelle idéologie de jeu, contribuant à son expansion outre-Rhin. Contrairement au football de possession de Guardiola, le modèle du jeu vertical peut faire ses preuves dans des effectifs moins riches.

En effet, il ne requiert par une précision technique de tous les instants, puisque les joueurs ne sont pas tenus de finir chaque rencontre avec plus de 60% de possession.

A défaut d’avoir la vista d’un Xavi la sortie de balle d’un Busquets, les joueurs d’Hoffenheim compensaient leur déficit technique avec … leur cerveau. C’est ce sur quoi Nagelsmann a beaucoup insisté lorsque les observateurs ont commencé à lui demander sa recette du succès.

En emmenant son TSG jusqu’en phase de poules de la Ligue des Champions, Nagelsmann a démontré qu’une autre approche du football, moins arc-boutée et plus flexible, devait guider le renouveau allemand.

Par un soir d’octobre 2018, les supporters français qui avaient décidé de soutenir l’OL depuis leur canapé alors que les Gones se déplaçaient à la Rhein-Neckar Arena ont pu constater la nette supériorité tactique de Julian Nagelsmann sur Bruno Genesio.

Si le score final fut de 3-3, c’est surtout la supériorité affichée par les Allemands dans le jeu, face à une formation de Lyon pourtant meilleure individuellement, qui a marqué les esprits.

Les statistiques du match résumaient assez bien les habitudes du TSG : une possession légèrement au-dessus de son adversaire ; mais surtout une faculté à tirer au but bien plus souvent que les visiteurs.

Disposés en 3-4-3 (voir schéma) comme à leur habitude, les hommes de Nagelsmann ont récité leurs gammes : Oliver Baumann et Kévin Vogt dans le registre de premiers relanceurs, Schulz et Kaderabek comme pistons inépuisables collés à leurs lignes de touches respectives, et des milieux offensifs axiaux (Grillitsch, Demirbay et Kramaric) dont les déplacements étaient très délicats à lire pour l’OL.

Dépendance à un gegenpressing bien huilé

Adopter un style de jeu vertical, c’est parallèlement s’exposer aux contre-attaque adverses.

En effet, comme souligné plus haut, cette approche tactique demande un certain dépassement de fonctions aux joueurs, qui ne doivent pas hésiter à proposer des solutions haut sur le terrain, de préférence entre la ligne défensive adverse et celle du milieu.

En cas de perte de balle, le bloc peut ainsi se retrouver coupé en deux et contraint de défendre en infériorité numérique. Surtout, une perte de balle dans l’axe du terrain est bien plus dangereuse que sur un côté, car l’adversaire récupérant le ballon a alors tout le loisir d’orienter à sa guise la contre-attaque.

Pas surprenant, donc, que des équipes comme le Bayer Leverkusen ou le TSG Hoffenheim soient particulièrement friables sur le plan défensif (respectivement 40 et 50 buts encaissés avant la 31ème journée).

De manière générale, les équipes allemandes sont de toute manière connues pour leur ambition dans le jeu offensif, quitte à laisser des espaces géants derrière. Voilà pourquoi cela amène beaucoup d’entraîneurs, fidèles à leurs idées, à travailler un contre-pressing qui paraît aujourd’hui presque indissociable d’une approche verticale.

En effet, une réorganisation défensive rigoureuse à la perte de balle demanderait trop de temps à l’équipe, d’où une volonté de récupérer le ballon le plus vite possible, via un gegenpressing étouffant. Le rôle des défenseurs centraux et de l’éventuel sentinelle est alors crucial : ils doivent être positionnés suffisamment hauts sur le terrain afin de déclencher ce fameux contre-pressing dès la perte de balle, et ainsi ne pas laisser le temps à l’équipe adverse de se déployer en contre.

Transition attaque-défense du Bayer

Sur le schéma ci-dessus, on s’intéresse au travail tactique effectué par le Bayer Leverkusen en cas de perte de balle dans une zone axiale du terrain.

Les défenseurs centraux, avec pour guide Sven Bender, doivent rapidement réagir et déclencher le contre-pressing, en se rapprochant du porteur de balle adverse. Logiquement, les offensifs adverses devraient faire des appels en profondeur sur les ailes, afin d’être trouvés lancés. Les deux latéraux, Sinkgraven et Weiser, doivent donc conjointement effectuer un repli défensif intense afin de contrecarrer cette éventualité.

Un autre moyen, encore plus extrême et dont est adepte Peter Bosz, est de recourir au piège du hors-jeu. Cette tactique, certes risquée, peut s’avérer payante si les trois défenseurs centraux sont très coordonnés.

Un mauvais timing suffit cependant pour tout faire rater, et c’est alors un No Man’s Land qui s’offre à l’adversaire, ce dont a su profiter le Bayern Munich lors de sa récente victoire sur Leverkusen (4-2).

Au final, si le gegenpressing paraît inhérent à une approche verticale du jeu de possession, son emploi dépend surtout de la zone du terrain où le ballon est perdu. Les scénarios étant multiples, cela demande une concentration maximale des joueurs et, surtout, une conscience tactique propre à chacun, voilà pourquoi les entraîneurs modernes cherchent constamment à stimuler l’attention aux détails chez leurs joueurs.

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