La poutine, un nouveau concurrent pour le kebab et le tacos8 min read

La poutine, un nouveau concurrent pour le kebab et le tacos8 min read

Ce plat chaud, typiquement québécois, a débarqué en France depuis quelques années pour bousculer la hiérarchie. Alors, poutine or not poutine ?

Une portion de frites, ornée de fromage en grains, le tout accompagné d’une sauce brune qui vient réchauffer un peu plus ce plat originaire du Grand Nord : la poutine. Nous ne parlons pas du Pôle Nord, en cette période hivernale, mais bien du Canada. Et plus particulièrement du Québec, deuxième province canadienne la plus peuplée, et qui a pour particularité d’avoir pour langue officielle le français.

Une origine contestée

Né à la fin des années 1950, ce plat déchaîne les passions et plusieurs restaurants ont voulu s’en attribuer la paternité. « Deux villes dans le centre du Québec se disputent depuis des années », explique Jean-Bernard, un jeune Québécois de 23 ans, qui est venu passer une année en France. Et il est vrai que deux établissements, représentant leurs villes respectives, tiennent la corde et ont deux histoires bien particulières pour expliquer leur création de ce plat si atypique.

Le premier établissement, appelé Le Lutin qui rit, à Warwick, aurait vu un de ses clients, en 1957, demander au propriétaire de mélanger son casseau (un petit récipient en plastique) de frites avec son casseau de fromage. Fernand Lachance, le maître des lieux, se serait alors écrié : « Ça va te faire une maudite poutine ! », le terme « poutine » étant, à la base, utilisé pour désigner un bazar ou un “foutoir”. La seconde histoire vient de Drummondville et d’un restaurant appelé Le Roy Jucep. En 1964, Jean-Paul Roy, alors patron de ce snack-bar, aurait été le premier à servir la poutine sous la forme dont on la connaît de nos jours, à savoir des frites, du fromage en grains et de la sauce brune. Après les demandes régulières de ses clients de mettre les morceaux de fromage dans la barquette de frites (« put in » signifie « mettre dedans » en anglais), Roy, saucier de formation, a ajouté cette fameuse sauce brune pour réchauffer le plat, qui refroidissait trop vite selon ses habitués. Depuis 1998, le terme « inventeur de la poutine » a été déposé par Jean-Paul Roy auprès de l’Office de la propriété intellectuelle du Canada. Cette office lui a remis un brevet qui trône fièrement sur l’un des murs de son restaurant. Même s’il ne s’agissait pas d’un brevet d’invention car les recettes ne peuvent pas être déposées au pays des caribous, ce document lui donne une certaine légitimité au Canada.

À la découverte de la poutine, réalisé par les élèves d'HEJ 2. Par Jules POQUET, Romain NICOL et Thomas VANDEVENTER.

Publiée par Hej Montpellier Étudiants sur Mercredi 11 décembre 2019

Un plat qui fait débat

En 2016, le célèbre magazine hebdomadaire Maclean’s, basé à Toronto, désignait la poutine comme « le mets le plus canadien ». En 2016 toujours, lors d’une visite officielle du premier ministre canadien Justin Trudeau chez le voisin américain, Barack Obama, président à l’époque, a fait servir à son homologue une poutine au canard fumé, faisant renaître le débat au pays de la feuille d’érable. Une appropriation qui ne plaît pas forcément aux Québécois : « La poutine est un plat purement et fièrement québécois, ce n’est pas un plat canadien », s’exclame Jean-Bernard. Une volonté aussi de la part des habitants de « la Belle Province » de se démarquer de leurs compatriotes anglophones, dont les cultures diffèrent fortement.

La poutine est un symbole fort, et fait partie de l’identité du Québec, un sujet qui peut être explosif au Canada tant les francophones souhaitent conserver leur part de culture française, sachant qu’ils ne représentent qu’un quart de la population canadienne (8,5 millions). « La poutine est loin d’être un plat culinaire développé », admet celui que l’on surnomme J-B en ajoutant néanmoins que « tous les restaurants québécois ont leurs variantes, que ce soit un snack ou la table d’un grand-chef ».

En France depuis 2014

De quoi se poser des questions quant à l’implantation de ce phénomène en France, reconnu mondialement comme pays de la gastronomie. En France, la poutine arrive en septembre 2014, par l’intermédiaire de Poutine Bros, créé par les frères Gaudin, qui s’implante à Rennes. Mehdi Sanhaji, jeune entrepreneur montpelliérain de 24 ans aujourd’hui, flaire le potentiel du plat de nos cousins d’outre-Atlantique et décide, en juin 2016, de lancer un food-truck burrito-poutine, pour les servir devant le complexe de discothèques le Milk, le Heat et le Folie’s. « C’est un plat très gras qui est généralement très apprécié chez les personnes en état d’ébriété », sourit Jean-Bernard, notre Québécois. Ainsi, Mehdi se fait connaître petit à petit en implantant ce plat nordique dans une ville du sud. Un an avant l’arrivée de l’enseigne « Maison de la poutine » à Paris, en novembre 2017.

Mehdi Sanhaji fonde Maxxxtime, avec trois x, et part dans un premier temps sur une formule différente : « J’ai d’abord orienté mon restaurant pour en faire une brasserie autour de la poutine, avec un service à table », reconnaît cet ancien militaire, même si « cette formule n’a pas forcément explosé, et je me suis tourné vers un système de restauration rapide, comme les tacos ou kebabs ». C’est tout de suite un succès. Les jeunes (et moins jeunes) curieux se pressent devant les bornes pour y déguster la poutine classique, ou composer leur propre poutine, à l’image du fameux « french tacos » : « Il faut adapter le produit à notre culture, le tacos mexicain n’a pas forcément marché en France. Ce qui a fonctionné, c’est sa modification à la française », explique Mehdi. Le client français est aussi peut-être plus exigeant sur la qualité du produit, « on a les plus beaux produits du monde en France, il est important de les mettre au service de la poutine pour lui apporter un plus.»

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Des champignons, des lardons, du fromage à raclette, mais aussi du bacon, de la viande hachée ou même du cordon bleu, il est possible de personnaliser sa poutine à l’infini, selon les goûts de chacun, s’écartant un peu de la poutine traditionnelle : « Une poutine ne contient que trois ingrédients : des frites, du fromage scouic-scouic, et une sauce brune », aime cependant préciser Jean-Bernard, un puriste en la matière. Qu’en pensent les clients ? Ils ont l’air globalement séduits, comme nous le confie Sébastien, 42 ans, qui mange une poutine au moins une fois par semaine : « Ce sont de nouvelles saveurs, et la carte est vraiment complète. J’aime la texture du fromage en bouche. »

« Je suis venu goûter par curiosité un jour, depuis je reviens régulièrement pour tester les nouvelles recettes », confie Nora, 25 ans. Nouvelles recettes que Maxxxtime s’emploie à proposer tous les deux mois pour correspondre à la saison. Actuellement, le best-seller du snack n’est autre que la « savoyarde ». « On aurait tendance à croire que la poutine est un plat d’hiver, pour se réchauffer, force est de constater que les gens en demandent tout autant en été », décrit Mehdi qui concède que dans un restaurant, « le soir est souvent plus agité que le midi ».

Encore loin du kebab et du tacos

De quoi implanter durablement la poutine aux côtés des géants du tacos et du kebab ? Ce qui est sûr, c’est que le phénomène prend de l’ampleur. Maxxxtime, qui a déjà une franchise ouverte à Lunel, s’apprête à ouvrir une deuxième enseigne dans la capitale héraultaise et a beaucoup de projets sur la région parisienne, où d’autres investisseurs se placent eux aussi. Actuellement en France, on dénombre un peu moins de 40 restaurants servant de la poutine, un total qui pourrait gonfler dans les prochaines années tant ce plat séduit une clientèle jeune, amatrice de junk food, mais qui souhaite aussi s’éloigner des chaînes de fast-food traditionnelles pour se rapprocher de plats plus authentiques.

On est encore loin des 350 millions de kebabs consommés chaque année en France (11 par seconde), ou des 500 restaurants spécialisés dans les tacos. Ce qui peut s’apparenter à un tacos en boite (aussi calorique et tenant autant sur l’estomac après le repas), dans la même fourchette de prix, proposant aussi des tailles différentes. Si l’on parle de « french tacos », on pourra aussi peut-être, à l’avenir, parler de « poutine française » : « Mon objectif c’est d’exporter Maxxxtime au Québec, pour faire découvrir la poutine à la française à nos amis Québécois », conclut Mehdi Sanhaji.

En partenariat avec Thomas Vandeventer

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