La destruction du maillage social et l’abandon de la France profonde8 min read

La destruction du maillage social et l’abandon de la France profonde8 min read

Les Hauts-de-France sont une région d’importance en France de par leur patrimoine mais aussi du fait de l’implication de cette région dans l’histoire du pays.

Avec la fin des houillères et de l’industrie textile, la région est touchée de plein fouet par une crise socio-économique majeure. Ainsi, selon cet article relayant l’INSEE, presque 20% des habitants des Hauts-de-France touchent moins de 1020€ par mois. Hormis l’Oise qui est en dessous de la moyenne nationale (probablement dû à sa connexion avec Paris), aucun département de la nouvelle région n’a moins de 17% de personnes pauvres dans sa population.

Le taux de chômage est aussi inquiétant et fait partie des taux les plus élevés de France. La région nordiste est également la plus touchée par l’illettrisme, le retard scolaire mais aussi le surendettement.

Ces chiffres alarmants prouvent l’abandon de ces territoires par un système qui ne se préoccupe guère que du minimum et qui ne souhaite pas écouter les élus et populations désemparés.

La politique ferroviaire : l’isolement silencieux de nos régions

La Thiérache est une région naturelle et ancien pays français situé au nord du département de l’Aisne. Les villes les plus importantes sont probablement Hirson, Guise (ne disposant même pas de gare malgré ses 5000 habitants) et Fourmies, connue pour son Grand Prix cycliste.

La Thiérache est aussi un lieu d’histoire qui accueille le château-fort de Guise (vieux de 1000 ans !), l’abbaye bénédictine de Saint-Michel ou même la Tour Florentine, autrefois poste d’aiguillage dans une gare proche d’Hirson.

Hirson : symbole d’un abandon aux conséquences majeures

Hirson est une ville moyenne de 9000 habitants. Sa gare est créée au XIXème siècle et devient la seconde plus importante gare de France d’entre-deux-guerres. Des centaines de trains y passent chaque jour et presque 1/10ème de la ville y travaille à son apogée. Ce succès s’explique notamment par le fait qu’Hirson opérait la jonction entre le Nord et l’Ouest et était nécessaire comme transit.

Hirson
Crédits photo :  Mireille GRUMBERG

Aujourd’hui, le voyage entre Paris et Hirson prend près de 3 heures avec correspondances alors qu’il était direct par le passé. Mais là n’est pas le cœur du problème.

Prendre le train dans les lieux reculés de l’Aisne relève parfois du parcours du combattant. Les trains sont supprimés sans raison valable, annoncés en retard au dernier moment et l’on se retrouve à chercher des solutions de fortune : l’autocar plus lent et moins appréciable ou la voiture que l’on n’a pas forcément à disposition.

Le transport scolaire est pris en charge dans l’Aisne, fait rare qui peut être souligné. S’il devenait payant, bien des personnes ne pourraient pas se le permettre. Dans le département, on voyage peu, on ne quitte pas sa ville sans raison. Le déplacement est bien différent ici qu’ailleurs.

Faire face à l’effacement lent et indolore du ferroviaire n’est pas chose aisée, même pour les plus grandes agglomérations.

Une politique ferroviaire n’épargnant aucun territoire

Au début de l’année, le conseil régional a adopté une motion d’urgence pour s’opposer à la SNCF. L’entreprise nationale des chemins de fer souhaitait en effet supprimer (ou réduire de façon majeure) les dessertes TGV de Valenciennes, Douai, Calais, Dunkerque, Lens, Béthune, Hazebrouck et Boulogne-sur-Mer. Le tout d’ici décembre.

Ce choix est tout simplement aberrant à une époque où les migrations pendulaires sont légion. Comment peut-on désenclaver des territoires qui ont besoin de trains alors que l’on se permet de les leur retirer ?

Le problème dépasse le contexte ferroviaire ou même multimodal et se veut sociétal.

Un problème multimodal syndrome d’une rupture sociétale bien plus large

Aujourd’hui, la rupture et l’abandon des services semble être un non-dit, un “éléphant dans la pièce” comme diraient les anglophones.

La Thiérache picarde (1672 km²) ne possède aucune université et un lycée limité (bien que tendant à s’améliorer). Comment est-ce que la population est censée trouver de l’espoir lorsque pour étudier après le lycée, il faut aller a minima à Charleville-Mézières (57km), Saint-Quentin (65km) voire Soissons (91km) ?

L’école républicaine

L’exode dans les petites et moyennes communes est massif et ceux qui restent semblent malheureusement voués à souffrir d’un déterminisme certain. Les écoles ferment et bien souvent, les collèges et écoles dans ces zones accueillent des enfants venant d’un périmètre de plusieurs kilomètres à la ronde autour de cette commune. Le constat est sans appel : 44 écoles ont été appelées à fermer cette rentrée dans l’ancienne région picarde.

L’école républicaine, censée être neutre et pilier de notre modèle, semble donc aux mains de politiques territoriales qui isolent de plus en plus nos territoires.

Crédits photo : Nicole Honeywill

L’échec scolaire frappe fortement les classes défavorisées, surreprésentées dans les territoires du Nord. Le système éducationnel semble simplement ignorer les soucis locaux, et cet effacement de l’éducation est une des bases de la perte de maillage sociétal. Mais ce n’est pas la seule raison.

Fermetures en chaîne, destruction de l’agriculture : le Nord, usine à pauvreté

Selon les chiffres les plus récents, le taux de chômage local frôle les 11% sur le premier trimestre de l’année en cours. Les fermetures se multiplient : Saint-Louis, Banania, Conforama, Jean Caby, Ascoval, Whirlpool…

Les emplois supprimés se comptent par centaines, quand bien même la région était un cœur industriel majeur au début du siècle dernier.

Lorsqu’une usine ferme, lorsqu’une ferme cesse de fonctionner, ce sont plusieurs familles qui perdent une source de revenu, ce sont des localités qui perdent un poumon majeur.

Avez-vous déjà vu une personne vivre sans respirer ?

Le plus important désert médical de France

Bien que la fin du numerus clausus semble quelque peu éclaircir la situation, les lendemains ne paraissent pas roses en Picardie. Selon un article de mars, la Picardie compte 20% de médecins de moins que la moyenne nationale. Cela fait donc de cette zone le plus important désert médical de France.

La région tend à vieillir, phénomène qui a une importante place dans les déserts médicaux. Les personnes ont de plus en plus de mal à se déplacer avec l’âge et les médecins vieillissent aussi.

Crédits photo : Marcelo Leal

Ces médecins sont remplacés numériquement mais pas physiquement. Ainsi, nombre de cabinets de campagne ferment et les médecins s’implantent dans les centres de santé. L’idée est à double tranchant, proposant des alternatives pour les habitants mais obligeant tout de même à un déplacement n’existant pas avant la fermeture des cabinets laissant leur place aux centres.

On peut également trouver dans l’Aisne le triste record du patient ayant eu à attendre le plus longtemps avant d’être traité à l’hôpital : 6 jours et 12 heures.


Après ce constat amer sur l’état de la Thiérache, de l’Aisne, de la Picardie et des Hauts-de-France, il est probable que vous soyez presque dégoûtés, repoussés par la région.

Ici, en Picardie, en Hauts-de-France, c’est pour cela que nous l’aimons. Malgré son sinistre majeur, on en tire une fierté palpable.

Moi, français, européen convaincu, je me définirai toujours premièrement par ma région, ma ville, je suis un enfant du pays. Les gens ici n’ont plus confiance en la classe politique, en la centralisation qui les laisse de côté. On se sent bien loin de Paris et de l’imagerie que la ville véhicule.

Les mandats locaux se suivent pour les politiciens, souvent enfants de la région, enfants du village que l’on imagine capables de nous représenter. Ils sont vus comme bien différents des élus nationaux et d’ailleurs. Cela bien évidemment à raison, car souvent ces élus se plient en 4, mais ne reçoivent aucune aide extérieure.

Tous ces points expliquent la faillite d’une région laissée comme telle par une classe politique trop occupée à regarder ailleurs. Comment ne pas comprendre le vote FN ou la montée des gilets jaunes lorsque l’on se sent si délaissés ? Je ne peux que comprendre ce cri du cœur de personnes qui ne demandent qu’à être considérées à juste titre.


Crédits photo de couverture : Feliphe Schiarolli

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