Le football, terrain de division en ex-Yougoslavie9 min read

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Tarik Boulouh a mis en lumière la résurrection sportive des pays de l’ex-Yougoslavie dans un précédent article. Mais tout n’est pas rose dans l’univers sportif des Balkans, notamment dans le football, qui cristallise les haines et les démons du passé. Nous allons revenir sur plusieurs événements qui ont eu lieu ces dernières années, et qui montrent que le climat est loin d’être apaisé dans le football en ex-Yougoslavie.

Rappel historique : le match annonciateur des guerres des années 1990

Le 13 mai 1990, au stade Maksimir de Zagreb, le choc du championnat Yougoslave opposa le Dinamo Zagreb à l’Étoile Rouge de Belgrade. Les partis nationalistes croates venaient de remporter la première élection multipartite dans cette république, et la tension était à son paroxysme entre les Bad Blue Boys du Dinamo, et les Delije de l’Étoile Rouge. Après plusieurs provocations, les supporters serbes détruisirent le grillage et foncèrent vers les supporters croates. Une bagarre générale éclata entre les “BBB” et les « Delije », et la police, majoritairement composée de Serbes, chargea les fans de Zagreb. Les “BBB” s’en prirent aux policiers, et la star du Dinamo, Zvonimir Boban, entra dans l’Histoire. Voyant un policier battre un “BBB”, il assèna un puissant coup de pied à celui-ci, façon kung-fu. Boban et les Bad Blue Boys étaient devenus le symbole de la résistance croate, propulsant le joueur au rang de « héros national ». Un an plus tard, au printemps 1991, la guerre d’indépendance éclatait en Croatie.

Crédits Photo: avidaefutbol
Boban frappant un policier.

Heurts lors d’un match entre la Serbie et l’Albanie

Lors d’un match de qualification pour l’Euro de football 2016 entre la Serbie et l’Albanie, un drone survolant le stade faisait flotter le drapeau de la « Grande Albanie », projet nationaliste visant à regrouper toutes les populations albanaises en un seul grand pays. Le drapeau a provoqué une colère noire des supporters qerbes, lançant des fumigènes sur la pelouse. Pourtant, aucun supporter albanais n’avait fait le déplacement. Par mesure de précaution, seule une délégation officielle albanaise, avec en son sein Olsi Rama, le frère du Premier ministre, assista au match. Les soupçons se portèrent sur ce dernier, car pour les Serbes il était évident que le drone était piloté depuis la tribune présidentielle.

Le joueur serbe Stefan Mitrovic se saisit du drapeau. Deux joueurs albanais se précipitèrent alors sur lui, et s’ensuivit une bagarre générale entre joueurs des deux équipes. Des supporters serbes firent éruption sur la pelouse et se mirent à frapper les joueurs de l’équipe de football albanaise. Les Albanais frappèrent à leur tour les supporters serbes. Les deux équipes, sur ordre de l’arbitre, rentrèrent au vestiaire. C’est alors qu’une pluie de projectiles en tout genre (chaises, bouteilles, etc.) s’abattit sur les joueurs albanais. Les Albanais refusèrent de reprendre le match, car craignant pour leur vie, ils voulaient à tout prix quitter la Serbie. Chose faite quelques heures plus tard, où ils furent raccompagnés à l’aéroport de Belgrade. Ils seront accueillis triomphalement par des milliers d’Albanais, drapeaux en main, saluant leurs nouveaux «héros ». L’histoire se répète.

Cet incident eut des répercussions, car l’ambassade de Serbie à Tirana, a dû être protégée par la police contre des manifestants nationalistes albanaises. A Orahovac, au Kosovo, des drapeaux serbes ont été brûlés et la maison d’un prêtre fut attaquée. L’analyste politique Dusan Janjic déclara à la suite des cet événement que : « L’intensité de la haine et je parle aussi bien des jeunes Albanais que des jeunes Serbes, est hallucinante. Il s’agit, bien sûr, d’un grave scandale politique et international.».

Des équipes où l’on applique la séparation ethnique

Le football est une sphère où l’on perçoit encore les inextricables rivalités entre les différentes nationalités de l’ancienne République socialiste fédérative de Yougoslavie. Le Président du club de football amateur de Vukovar, en Croatie, le HNK Mitnica, explique que dans son équipe le mélange des nationalités n’est pas d’actualité : « Dans l’équipe, il n’y a que des Croates. Si un Serbe veut nous rejoindre, personne ne l’en empêchera. Mais aucun n’a encore souhaité le faire…A Vukovar, il n’y a pas de quartiers communautaires, mais une ligne invisible nous sépare. Chacun connaît les cafés où les Serbes se rendent. » .

Les rivalités du passé n’ont pas été consumées à Vukovar. Au Kosovo, le club de la ville de Trepca est bipolaire : un club Serbe et un club Albanais, alors que lors de sa fondation en 1932, c’était un club multi-ethnique. Un comble, mais qui laisse entrevoir les séquelles de la guerre. Le club serbe évolue dans le championnat serbe et le club albanais en Première Division kosovare. Le vice-président du club serbe l’affirme : « Nous sommes fiers d’appartenir à la Fédération serbe de football et on espère que ce le sera pour toujours. ». Lorsqu’on lui demande pourquoi son club, situé au Kosovo, ne joue pas dans le championnat kosovar , il rétorque : « Evoluer dans la Ligue kosovare ? Inimaginable. Nous n’avons aucune garantie sur notre sécurité et on dépend de la Serbie.» . (CF : L’Équipe Enquête) .

Les stades de football : des lieux de l’exacerbation du nationalisme

La guerre est terminée mais les fantômes du passé viennent hanter les esprits, et ce n’est pas avec les événements qui se déroulèrent lors du match de qualification pour l’Euro 2016, entre la Serbie et l’Albanie, qu’un enthousiasme débordant envahira les habitants pour organiser un derby entre les deux clubs de Trepca. «  Il y aurait 200 morts  » s’exclame le président du club de la partie serbe. Côté Albanais, on est peu ou prou sur la même ligne. Un jeune joueur Kosovar d’une vingtaine d’années, dont l’oncle a officié dans les rangs de l’UCK, évoque dans son discours cette réalité glaçante qui sépare les deux peuples  : « Le futur du Kosovo, c’est d’appartenir à une grande Albanie. J’ai deux passeports, albanais et kosovar, mais une seule nationalité : albanaise. On est identiques, on parle la même langue. ». Évoquant même la : « pureté du sang albanais » !

Le projet de création d’un État multi-ethnique au Kosovo, vœu pieux des autorités européennes, a du plomb dans l’aile. Pour l’heure, les Serbes et les Albanais sont irréconciliables. Mais il n’y a pas qu’au Kosovo que ce mélange des nationalités est difficile.

En Bosnie-Herzégovine, également, les gens ne se mélangent pas. Pis, les autorités bosniaques y sont peu enclines, comme le précise un entraîneur de football serbe d’un club bosniaque : « A la mairie (dirigée par les Bosniaques, musulmans), ils ne m’aiment pas parce que je suis orthodoxe et que j’essaie de mélanger les enfants de différentes cultures. Ma femme est croate, ma fille a un mari bosniaque… Les politiques font tout pour diviser les gens et attiser le nationalisme. ».

Drapeau de la Bosnie-Herzégovine

En Bosnie-Herzégovine, l’équipe nationale n’est pas soutenue par tout le monde. Elle n’a guère de supporters en Herzégovine, majoritairement croate, et en République Serbe de Bosnie, majoritairement serbe. A leurs yeux, l’équipe nationale de football de Bosnie-Herzégovine n’est composée que de joueurs bosniaques musulmans.

Les plaies des guerres antérieures ne sont pas encore résorbées, comme nous avons pu le constater lors de matches de grandes compétitions. Lors de la Coupe du Monde 2018 en Russie, la Suisse se retrouve avec la Serbie dans le groupe E. L’équipe Helvète compte un grand nombre de joueurs d’origine albanaise du Kosovo, comme Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka. Ce sont des joueurs importants, évoluant en Premier League, à Liverpool pour Shaqiri et Arsenal pour Xhaka. Les deux joueurs offrent la victoire à la Suisse, et pour célébrer leurs buts, ont mimé l’aigle albanais, une provocation dont ils auraient pu se passer, mais qui fait état des relations glaciales qui perdurent aujourd’hui entre beaucoup de Serbes et d’ Albanais.

Autre exemple. Nous retrouvons l’Étoile Rouge de Belgrade, dans un match de barrage pour se qualifier pour la prestigieuse Ligue des Champions cette saison. Le club de la capitale serbe affrontait Berne, et prit une décision controversée pour motiver ses supporters. Les dirigeants de l’Étoile Rouge avaient installé un char T-55, repeint aux couleurs du club, devant le stade. Le char, acheté à un dépôt militaire, était censé représenter le « point culminant de l’exaltation » d’après le site de supporters du club.

Sauf que son installation intervenait après un incident en Croatie, au cours duquel des Serbes avaient été agressés dans un village de la région de Knin, alors qu’ils étaient en train de regarder le match aller à la télévision dans des cafés. Plusieurs individus encagoulés ont démoli l’intérieur des cafés et blessé cinq personnes. De son côté, la presse croate a rappelé que ce char évoquait le douloureux souvenir des bombardements des forces serbes sur la ville de Vukovar. Le quotidien sportif croate Sportske novosti parla de « provocation morbide de Belgrade », et d’ajouter « ils veulent jouer en Ligue des Champions, alors qu’ils célèbrent un des pires crimes ». Le site d’information index.hr affirma que « l’Étoile Rouge a exposé devant son stade un char de Vukovar ».

Les relations entre les différentes communautés sont toujours fragiles, même plusieurs années après les conflits qui ont ensanglanté les Balkans occidentaux, et le football nous le rappelle bien trop souvent.


Crédits photo : Fédération de Yougoslavie de footballFudbalski savez Jugoslavije 

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