Le monde rural : entre réalité et fantasme10 min read

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Crédits photo de couverture : Anthony Bressy – Unsplash


Si pendant le confinement, les campagnes ont été vues comme un eldorado à rejoindre (sur ce sujet, voir les articles de Clément Clerc-Dubois : Le “retour à la terre” du confinement, un avenir pour nos campagnes; Entre “retour à la terre” et antagonismes: le confinement comme révélateur des divisions sociales), le monde rural reste pourtant encore aujourd’hui imprégné de clichés et de fantasmes à son sujet. La dernière enquête de Benoit Coquard permet d’aller au-delà de ces clichés et de partir à la rencontre de ces populations souvent oubliées.

Dans la continuité des travaux portant sur les milieux ruraux, on pensera notamment ici aux travaux de Maxime Renahy Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale. Benoit Coquard dans son ouvrage Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, nous propose d’explorer la vie des personnes vivant dans ces campagnes. Fruit d’une enquête de plusieurs années dans la région Grand-Est, l’ouvrage se propose d’entrer en immersion dans ces milieux ruraux en déclin.

Benoit Coquard va déconstruire ce mythe couramment surnommé la “France périphérique” au travers de son enquête, en montrant que les populations qui y vivent ne sont pas seulement des individus relégués aux marges de la société, mais qui entretiennent un mode de vie qu’ils souhaitent conserver. Si une bonne partie de ces jeunes quittent la campagne pour rejoindre la ville, qu’advient-il de ceux qui restent ? Comment se déroule la vie dans ces milieux où l’on est éloigné de tout et où il ne semble y avoir plus rien ? Comment perçoit-on la ville et le monde extérieur ? C’est à toutes ces questions que tente de répondre Benoit Coquard dans son dernier ouvrage Ceux qui restent.

Une volonté de préserver un mode de vie

Si une partie de cette jeunesse rurale rejoint les villes pour y suivre des études, une autre partie reste dans ces campagnes, n’ayant aucune raison apparente de partir. Éloignés et insensibles à la norme des études longues, ces jeunes souvent titulaires d’un CAP ou d’un baccalauréat professionnel arrêtent souvent l’école très tôt afin de commencer à travailler dans les dernières usines restantes. Fils d’ouvrier, ces derniers le sont également. Dans ces milieux, le fait de suivre des études longues n’est pas vu comme quelque chose d’utile et est souvent délégitimé au vu de la précarité économique qu’engendre cette situation.

Ces jeunes ont bien souvent une vision idéalisée du passé et de la vie des générations précédentes avec le souhait de préserver ce mode de vie permettant de se distinguer du monde extérieur. Goût du travail manuel, études courtes, accès rapide à l’emploi, etc. En tout point, c’est un moyen pour eux de se différencier de la jeunesse urbaine et des normes imposées. Leur parcours représente pour eux un modèle de réussite car il est commun et légitime au sein des campagnes. Au-delà des discours fantasmés autour de ces campagnes, Benoit Coquard nous montre au contraire que si ces jeunes décident de rester dans leur milieu d’origine, ce n’est pas par contrainte, mais bien par volonté de préserver un certain mode de vie.

L’importance de la “bande de potes

Contre tous les discours individualistes véhiculés sur ces campagnes, Benoit Coquard nous montre finalement l’importance du groupe dans ces milieux ruraux. Face à la disparition des structures collectives (hormis les clubs de foot), c’est la “bande de potes“, majoritairement composée d’hommes, qui est venue remplacer ces anciens lieux de vie collective (bars, restaurants, etc.). Cependant, si cette population se réunit en groupe, c’est avant tout dans des logiques de reconnaissance et de légitimation. En effet, la bande de potes permet aux individus d’être reconnus dans le monde social. De la même manière, ces groupes assurent une certaine protection et fonctionnent comme des assurances face au risque économique.

Dans un milieu homogène socialement et où la concurrence pour l’emploi est sévère, la “bande de potes” permet également de disposer d’un capital social indispensable dans la recherche d’emploi. Bien plus qu’un simple groupe d’amis se réunissant pour boire un verre, la “bande de potes” s’inscrit dans la vie sociale de tous les jours et offre de nombreuses protections et un moyen d’être reconnu dans ces campagnes. Ce sont donc de véritables micro-sociétés qui ont fait leur apparition.

Un milieu concurrentiel favorisant l’entre-soi amical

Si ces milieux ruraux sont plutôt homogènes socialement et composés majoritairement de personnes issues des classes populaires, la disparition progressive des usines et des lieux de vie collective a exacerbé la concurrence au sein de ces populations. La “bande de potes” décrite précédemment n’est pas un groupe ouvert, mais est au contraire un milieu fermé, replié sur l’espace privé. Les derniers lieux de vie publique sont vus comme des endroits mal fréquentés. Au risque donc de se faire attribuer une mauvaise réputation en côtoyant ces lieux, les individus ont tendance à se replier sur l’espace privé. Ce n’est donc plus dans l’espace public, mais bien dans l’espace privé que se retrouve la “bande de potes“.

Toutes ces conditions, nous dit Benoit Coquard, favorisent finalement l’émergence d’un entre-soi amical. En effet, l’accès à un groupe ne se fait pas seulement sur des logiques d’affinité. Pour accéder à ces groupes, il est nécessaire de faire prévaloir des compétences, des goûts, une disponibilité temporelle. Loin d’être inclusifs, ces groupes se montrent très fermés.

Les autres exclus de ces groupes d’amis se retrouvent finalement être stigmatisés par le fait de n’appartenir à aucun groupe. De la même manière, les personnes victimes du chômage sont vues comme fainéantes et assistées, la désindustrialisation de ces milieux ruraux n’étant pas perçue comme un motif légitime au sein de la “bande de potes” pour expliquer qu’un individu soit privé d’emploi. Le travail au sein de ces campagnes est une valeur très importante pour disposer d’un minimum de reconnaissance dans le monde social.

Quelle place pour les femmes ?

Jusqu’à présent, il a surtout été évoqué les sociabilités masculines et la place des hommes au sein de ces campagnes. Cependant, la place des femmes, elle, n’a pas encore été interrogée. Alors, quel rôle jouent les femmes dans la “bande de potes” ? Comment est-elle vue de l’extérieur ? Avant tout, il convient de remarquer que tout comme les hommes, les femmes ont vu tous leurs lieux de sociabilité collective disparaître, et elles sont de même victimes de la disparition progressive des emplois au sein de ces campagnes. Tout comme les hommes, elles sont donc pour la plupart obligées de parcourir souvent plus de 30 kilomètres chaque jour pour rejoindre leur lieu de travail. De plus, ces dernières occupent souvent des emplois à temps partiel, ce qui les rend par conséquent dépendantes économiquement des hommes.

Au sein du foyer, les femmes occupent souvent un rôle marginal. Présentes lorsque la “bande de potes” se réunit, ces dernières se retrouvent souvent isolées des hommes et sont donc contraintes de former un groupe à elles seules. Les femmes occupent donc une place mineure au sein de la “bande de potes” et ont peur de paraître barbantes en demandant l’arrêt de l’apéro.

Virilité et construction de la masculinité

Alors que nous venons de voir que les femmes semblent être reléguées au second plan, il est légitime de se demander si le milieu auquel nous confronte Benoit Coquard n’est pas un milieu empreint de machisme. La question est alors de savoir comment est perçue la virilité d’un homme et comment la masculinité se construit. La domination des hommes sur les femmes est-elle un moyen pour les hommes d’affirmer leur virilité ?

Benoit Coquard nous montre par son observation que la construction de la masculinité se situe moins dans le discours des hommes que par le fait d’appartenir à une “bande de potes“. C’est donc encore une fois par ce groupe qu’un individu se voit consacré en homme et non par le langage et les discours que ce dernier peut tenir. Encore une fois, Benoit Coquard nous montre l’importance du groupe dans la construction de la masculinité. Si beaucoup de travaux soulignent la performativité du langage dans la construction du genre, l’observation menée dans ces milieux ruraux délaissés montre tout l’inverse et insiste encore une fois sur le rôle essentiel de la “bande de potes“. Ceux qui se retrouvent exclus de ces groupes très sélectifs voient leur masculinité remise en cause.

Un rapport au politique ambigu

Dans le dernier chapitre de son livre, Benoit Coquard questionne le rapport qu’entretiennent ces jeunes ruraux à la politique. Si le vote pour Marine Le Pen atteint 40 % voire 50 % des suffrages dans les régions enquêtées, ce vote s’inscrit dans le temps, où les générations précédentes, malgré le statut d’ouvrier très répandu, votaient déjà à droite. Il s’agit donc d’un milieu d’ouvriers conservateurs. Au sein de la “bande de potes“, ce positionnement à l’extrême-droite est bien vu et considéré comme légitime, puisque le fait d’être à gauche est souvent stigmatisé et considéré comme un positionnement naïf. Malgré donc leur statut d’ouvrier et leur position de dominés dans l’espace social, ces derniers se montrent peu sensibles aux discours des partis de gauche et des syndicats.

Ce vote à l’extrême droite s’exprime notamment au travers de l’expression “déjà, nous“. Cette expression s’incarne avant tout dans le cercle restreint de la “bande de potes” mais désigne aussi plus largement “tous les français“. Autour de ces mots, il est légitime de s’interroger sur la question du racisme dans ces cantons.

Une partie des personnes vivant dans ces campagnes est d’origine étrangère et peut être plus ou moins la cible de discours racistes. Encore une fois, le racisme se montre à géométrie variable selon l’appartenance ou non de la personne à un groupe. Benoit Coquard, dans son ouvrage, prend l’exemple d’Émilien qui se montre délibérément raciste, mais qui est pourtant ami avec un individu d’origine maghrébine, car ce dernier fait partie de son groupe d’amis et dispose de compétences utiles au groupe. En soulignant ce rapport ambigu d’une part à la politique et d’autre part à la question du racisme, Benoit Coquard en conclut finalement que les affinités politiques sont concordantes de “l’espace social des relations quotidiennes“.

Entre abandon et préservation d’un mode de vie

Au travers de son enquête, Benoit Coquard nous permet d’aller au-delà de tous les clichés et fantasmes véhiculés autour de ces campagnes. Contre l’image du “petit blanc raciste“, le travail mené par Benoit Coquard nous donne à voir une population abandonnée, mais qui conserve toutefois la volonté de préserver son mode de vie. Finalement, il est surtout important de noter le rôle central du groupe dans ces milieux, qui permet de pousser plus loin les discours individualistes véhiculés autour de ces populations.

Victimes de la désindustrialisation, du chômage, de la disparition des services publics, ces campagnes en déclin donnent à voir aussi ce qui se passe plus globalement dans toute la société française. Quel sort alors pour ces populations ? Vont-elles former finalement une classe pour soi au sens de Marx ? Ou au contraire continueront-elles à être la “classe objet” dont parlait Bourdieu ? Si le mouvement des gilets jaunes leur à permis d’avoir de la visibilité, il semble qu’aujourd’hui cette fenêtre d’opportunité s’est refermée et que ces populations sont devenues de nouveau invisibles aux yeux de tous.

Références :

Benoit Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin. La découverte, coll “l’envers des faits”, Paris, 2019.

Maxime Renahy, Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale. La découverte, Paris, 2005.

Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a massacré les classes populaires, coll “champs actuel”, Flammarion, 2015.

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