Les Springboks : l’évolution historique et sociale d’une équipe de rugby11 min read

Les Springboks : l’évolution historique et sociale d’une équipe de rugby11 min read

Précédemment, Florian Trillon a illustré avec acuité la façon dont le sport était utilisé comme un outil de peacebuilding en ex-Yougoslavie. Aujourd’hui, nous vous proposons de vous attarder sur une équipe nationale qui fut utilisée à des fins politiques au cours de son histoire : l’équipe de rugby à XV d’Afrique du Sud, surnommée les Springboks ou Boks, championne du Monde l’an dernier. Cette équipe est le reflet de la nation arc-en-ciel voulue par Nelson Mandela, laquelle représente un espoir pour tout un pays qui a traversé des heures sombres lorsque le régime d’apartheid y était appliqué.

Le régime d’apartheid : une politique ségrégationniste

Séparation entre Blancs et Noirs lors d'un évènement sportif.
Crédits Photo : http://legal.un.org

Apartheid” signifie séparation. Le texte fondamental de l’apartheid est le “Population Registration Act” (Loi d’enregistrement de la population) de 1950, qui stipule que tout sud-africain dès sa naissance appartient à un groupe racial. Les groupes raciaux sont : blancs, coloureds, noirs, indiens. Le “Group Areas Act” (Loi sur les zones réservées) de 1960 définit la ségrégation urbaine en Afrique du Sud avec des espaces réservés pour chaque groupe racial. Le “Reservation of Separate Amenities Act” de 1953 institue des accès, des services ou des espaces différents dans les lieux publics pour chaque catégorie raciale. Il y avait des bus pour les blancs, et d’autres pour les autres catégories raciales, et les tribunes dans les stades étaient séparées en fonction de la catégorie raciale. On déplaça les populations noires et coloureds des villes pour les installer dans les townships, qui sont des bidonvilles, à l’image de Soweto ou Cap Flats. Il s’agissait de maisons en préfabriqué alignées en rangées par catégorie raciale. Les mariages entre blancs et noirs sont interdits, les relations sexuelles interraciales sont également prohibées. Il y a une stricte séparation des populations, le but étant d’éviter à tout prix le mélange des populations. Pour les autorités gouvernementales, chacun doit vivre chez soi. Dans le domaine de l’éducation, la ségrégation est toujours là, car pour les dirigeants de l’apartheid, les populations noires n’ont pas besoin d’apprendre des savoirs; il suffit qu’elles apprennent ceux qu’on exigera d’elles dans la vie professionnelle, c’est-à-dire des tâches d’exécution.

Face à cette ségrégation, les opposants réagissent, par le biais de l’ANC (“African National Congress“, en français Congrès national africain, un parti politique membre de l’Internationale socialiste), et des protestations et manifestations éclatent dans le pays. Dès 1952, des manifestants jettent leur passeport intérieur et pénètrent dans les zones réservées aux blancs, alors que cela est illégal. Plusieurs milliers de personnes sont arrêtées, mais l’ANC gagne en crédibilité. Désormais, le parti regroupe tous les opposants au régime d’apartheid car il souhaite une coalition non-raciale. Sous la direction du président Luthuli, l’ANC élabore une Charte de la Liberté qui va devenir le document de référence pour les opposants à l’apartheid. Cette Charte est proclamée en 1955 dans un quartier de Soweto. Elle se compose de dix points qui sont semblables aux valeurs inscrites dans les constitutions des pays européens et démocrates.

Logo de l'ANC
Marque déposée.

De la transition démocratique à la démocratie

L’ANC remporte les élections présidentielles de 1994 avec 62,65% des suffrages contre 20,39% pour le Parti Nationaliste de De Klerk. L’investiture de Nelson Mandela a lieu le 10 mai 1994 à Pretoria. Ses vices-présidents sont De Klerk et Mbeki. Cette élection marque définitivement la fin du régime d’apartheid. Le gouvernement d’union nationale comprend donc l’ANC, le NP et l’Inkatha. Pour unifier le pays, une loi de 1995 instaure la Commission Vérité et Réconciliation qui est chargée d’une triple mission : enregistrer les doléances des victimes de la violence politique sous l’apartheid, recueillir les confessions des responsables de ces crimes, évaluer d’éventuelles réparations. Ce n’est pas un tribunal étant donné que l’amnistie peut être prononcée. De nombreuses auditions eurent lieu. En tout, la Commission Vérité et Réconciliation accorde 849 amnisties sur 7142 demandes. Par la suite, la République d’Afrique du Sud est gouvernée uniquement par l’ANC.

La naissance de la nation arc-en-ciel

Dans son analyse institutionnelle, Jacques Chevallier souligne que tout système politique repose sur – et entretient – un ensemble de valeurs qui constitue l’institut de l’ordre social. Il appelle “code” cet “ensemble de valeurs d’images, de représentations, de significations, qui sont au cœur du procès de constitution du social, assurent la société dans son être [et] affirment son identité collective“. Pour chaque société, ce code a son historicité propre en tant que “résultante de plusieurs types de déterminations successives“. Il s’agit du code sur lequel le nouveau régime sud-africain est mis en avant dans la constitution du régime post-apartheid adoptée en 1996. Cette constitution est le fruit d’un compromis entre les dirigeants du régime d’apartheid et de l’ANC. La constitution accorde aux nationalistes afrikaners quelques concessions, comme la vague reconnaissance du droit à l’autodétermination des communautés culturelles, mais c’est la vision de l’ANC qui domine dans le texte.

C’est dans le Préambule de la constitution que nous trouvons les nouvelles valeurs du pays  :
L’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent“. Les objectifs sont de bâtir une Afrique du Sud unie et démocratique, fondée sur les valeurs du non-racialisme et du respect des droits de l’Homme. La nouvelle devise du pays devient d’ailleurs : “Unis dans notre diversité“. Avec la fin de l’apartheid, l’ANC met en avant ses idées, mais surtout, c’est ce parti qui va établir le nouvel ordre social et politique sud-africain. Nelson Mandela, pour unifier le pays, décide de former un gouvernement d’union nationale, avec la participation de toutes les composantes politiques de l’Afrique du Sud.

Des gestes envers les Afrikaners

Afin de donner des gages en faveur des blancs, Nelson Mandela utilisa plusieurs gestes symboliques, des marqueurs très forts qui rassurèrent la population blanche et qui permirent d’installer la stabilité. Lors de son premier discours au Parlement sud-africain, il cita le poète afrikaner Ingrid Jonker, rencontra la veuve de Hendrik Verwoerd, penseur de l’apartheid ; et il alla même jusqu’à rencontrer le procureur qui l’avait condamné. Sans oublier ce geste politique très symbolique, mais ô combien important : il porta le maillot de l’équipe nationale de rugby sud-africaine le jour de la finale du Mondial 1995 qui se déroulait en Afrique du Sud. Mandela se servit du sport pour rapprocher le peuple sud-africain, et ce fut sur le moment une grande réussite. Mais pour bien comprendre ce que représentent les Springboks, nous allons nous pencher sur leur histoire.

Sous l’apartheid: le rugby, objet politique Afrikaner

L’histoire du sport sud-africain est liée à celle de la nation arc-en-ciel. Jusqu’à récemment, chaque discipline sportive se devait de refléter dans ses structures ou sa pratique une société ethnicisée. Il y avait les sports pour les populations blanches et les sports pour les populations noires. Le rugby était l’apanage des hommes blancs tandis que le football devint par opposition le sport favori des hommes noirs. A travers le sport, ce sont deux identités qui allaient s’affronter. Le rugby fut introduit en Afrique du Sud au XIXe siècle par les britanniques. Les Afrikaners firent du rugby leur sport préféré au détriment du football. La première province de rugby sud-africaine est la Western Province Rugby, créée en 1883.

Pour professionnaliser le rugby, le Parti National, suite à sa victoire en 1948, fit du rugby le sport de l’apartheid et le symbole de la domination blanche, en investissant tous les postes de la Fédération de Rugby. On assista à une ethnicisation du rugby, avec pour objectif prioritaire la prééminence de sportifs blancs dans les équipes de rugby. Au lendemain de sa nomination au poste de Premier ministre en 1958, Hendrik Verwoerd reçut l’équipe nationale, à laquelle il s’adressa avec ces mots  :
Vos prestations dans les arènes sportives nationales et internationales doivent en permanence témoigner de la combativité et de la bravoure légendaires des Afrikaners, et refléter la nécessaire suprématie de la race blanche sur les Cafres et les croisés. Chaque fois que vous gagnerez sur le terrain, vous ferez non seulement avancer notre idéal commun, mais honorerez parallèlement les pères fondateurs de notre nation afrikaans séculaire et immortelle. Je compte sur vous pour toujours faire du rugby l’étendard qui ravive notre flamme patriotique et auquel tous les dignes fils et filles de ce pays se rallient sans états d’âme“.

Cette phrase démontre la volonté de l’État Afrikaner de faire du rugby le porte-drapeau de sa politique d’apartheid, et, à travers ce sport, de valoriser la suprématie de la population blanche sur les autres populations sud-africaines. Les infrastructures sportives étaient réservées aux blancs et étaient de bonne qualité, alors que l’État avait sciemment bloqué la construction d’équipements urbains dans les townships pour rendre la ville inaccessible aux noirs. Le sport n’était pas enseigné dans les établissements scolaires aux jeunes issus des populations noires d’Afrique du Sud. Cette décision montre comment le gouvernement d’apartheid a fait du sport un symbole majeur de la ségrégation.

Le sport devenait un enjeu majeur pour le gouvernement d’apartheid, et celui-ci mit les moyens nécessaires afin de permettre aux Boks de se perfectionner avec des terrains d’entraînement modernes et un encadrement de haut niveau international. En outre, les salaires des joueurs étaient exemptés d’impôts et chaque joueur en cas de grave blessure entraînant la fin de sa carrière recevait le statut de fonctionnaire à vie.

Alors que le régime d’apartheid est terminé, l’Afrique du Sud accueille la Coupe du monde de rugby en 1995. Cela sera le début d’une révolution politique et sociale dans ce sport.

La Coupe du monde de rugby 1995 : le début d’une révolution

Le sport fut utilisé par Nelson Mandela, en particulier le rugby, car l’équipe des Springboks était l’un des symboles du régime d’apartheid. Avec l’organisation du Mondial de rugby en 1995, l’espoir d’un rapprochement entre les différentes communautés nationales était là. Nelson Mandela avait impulsé ce rapprochement entre des gens qui se détestaient au départ, lorsqu’il arbora le maillot des Springboks lors de la finale face à la Nouvelle-Zélande. Avant la finale, il était allé dans les townships afin de mobiliser les populations noires qui continuaient de voir dans le rugby un symbole de l’apartheid. Depuis, le rugby s’est développé au sein de la communauté noire : des entraîneurs noirs ont été nommés au poste de sélectionneur des Springboks et les joueurs de couleur sont beaucoup plus présents dans l’équipe nationale. Dix-neuf d’entre eux ont porté en douze ans le maillot des Springboks contre deux seulement pour tout le siècle dernier. Sur 600 000 licenciés , 70 % des pratiquants sont noirs, d’après un rapport commandé par la SARFU (South African Rugby Football Union), alors qu’il n’y avait qu’un seul joueur de couleur dans l’équipe de 1995.

De nos jours, nous pouvons dire que les idéaux de Nelson Mandela ont perduré et se sont imposés dans le rugby sud-africain. En effet, l’Afrique du Sud a remporté son troisième titre de champion du monde en 2019, après ceux de 1995 et 2007. C’est bien l’équipe de rugby à XV qui représente peut-être le mieux la nation arc-en-ciel. Depuis 1992, la protea – la fleur nationale de la nation arc-en-ciel – a rejoint le Springbok sur le maillot. Comme ce fut le cas lors de la Coupe du monde 2015, elle a été décalée sur la manche des maillots pour l’édition 2019, faisant de facto de la protea le logo principal. Et surtout, Siya Kolisi, premier capitaine noir de l’équipe de rugby d’Afrique du Sud, a soulevé le trophée William Webb Ellis à Yokohama, lui qui a grandi dans le township de Port Elizabeth. C’est certainement, à ce jour, la plus belle consécration de la politique post-apartheid pour une Afrique du Sud unie.

  • Sources :
  • François Lafargue, Géopolitique de l’Afrique du Sud : une nation en construction, Coll.Major, PUF, 2015.
  • François-Xavier Fauvelle, Histoire de l’Afrique du Sud, Éditions du Seuil, 2013.
  • Georges Lory, L’Afrique du Sud, Karthala – RFI, 2010.
  • Onana Jean-Baptiste, «Le sport sud-africain entre déclin et renaissance, raisons d’un relatif recul », Outre-Terre, 3/2004 (n°8), p.95-103.

Crédits photo : https://www.polity.org.za

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