Libres d’obéir : Le management du nazisme à aujourd’hui6 min read

Libres d’obéir : Le management du nazisme à aujourd’hui6 min read

À travers son dernier essai, Johann Chapoutot retrace le développement du management sous le régime nazi et sur son avenir après la défaite du Reich, au travers notamment de la figure de Reinhard Höhn.

Qu’est-ce que le nazisme peut bien avoir de moderne ? Voilà une question qui au premier abord peut choquer tant le nazisme nous semble éloigné de notre monde. Dans la continuité de ses précédents travaux, Johann Chapoutot cherche à nous montrer en quoi le nazisme est pourtant bien de notre temps et de notre lieu. Son dernier essai “Libres d’obéir” s’attache à nous montrer que les conceptions du management développées sous le régime nazi ne sont finalement pas si éloignées des conceptions que l’on connaît aujourd’hui. Pour autant, son propos n’est pas de dire que le management a des origines nazies. Johann Chapoutot, au travers de cette étude de cas, s’interroge avant tout sur la modernité du nazisme, mais aussi sur les raisons qui ont poussé des jeunes intellectuels nazis à s’intéresser à l’organisation du travail et à l’État.

L’État, un ennemi à abattre ?

Si l’on pense au régime nazi, l’une des premières choses qui nous vient à l’esprit est l’idée d’un État central et autoritaire. Pourtant, en s’intéressant de plus près aux écrits des intellectuels nazis, Johann Chapoutot nous démontre brillamment que les nazis sont loin d’être des fervents défenseurs de l’État. Au contraire, l’État pour les nazis est vu comme quelque chose à abattre, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’État est perçu par les nazis comme une création romaine et juive, et aurait été alors pour les intellectuels nazis imposé de force à la race germanique qui vivait jusqu’alors sans État.

Considérant aussi l’État trop rigide pour administrer l’immensité du Reich, les intellectuels nazis promeuvent au contraire une administration décentralisée où les administrateurs seraient alors libres de prendre des initiatives et seraient autonomes dans les décisions à prendre. Loin d’être au centre des décisions, l’État n’est vu que comme un outil par les nazis pour arriver à leurs fins.

Contre toute croyance, Johann Chapoutot nous montre finalement que l’État sous le régime nazi se voit attribuer un rôle minime et n’est en aucun cas le moteur des décisions qui ont pu être prises sous le troisième Reich. Il ne doit être qu’un moyen pour les nazis d’atteindre leur objectif final, une communauté unie par la race.

Le développement d’une science du management

Pourquoi les nazis ont-ils pensé et développé des techniques managériales ? Dans quel but ? Pour quel besoin ? Si l’on peut penser légitimement que ce management sera autoritaire, l’étude approfondie des techniques développées montre au contraire que les nazis pensent paradoxalement une organisation du travail qui se veut libérale, dans une volonté de ne pas voir leur autorité se faire contester et de prévenir toute révolution comme il y a pu en avoir dans le passé. Les nazis montrent donc un très grand intérêt à obtenir l’adhésion et le consentement des individus. Le travail doit alors permettre la libération de l’individu et ne doit pas être une contrainte pour ce dernier. Quels procédés vont donc être imaginés et utilisés par les nazis pour obtenir le consentement de l’individu ?

Libérer l’individu par le travail

D’une part, il est important pour le régime nazi de masquer dans l’entreprise les liens de subordination entre l’employeur et l’employé. Tout comme aujourd’hui, le salarié devient un collaborateur, Johann Chapoutot nous montre bien que les intellectuels nazis ont prêté une attention toute particulière au vocabulaire qui doit être utilisé. Les liens de subordination sont finalement masqués pour donner l’illusion au collaborateur d’être libre dans son travail. L’organisation du travail sous le régime nazi favorise donc l’initiative individuelle dans le souhait que ces derniers perdent la conscience de leur subordination. En leur laissant le choix des moyens pour accomplir leur tâche, l’idée est de bien laisser croire au collaborateur qu’il s’est lui-même fixé les tâches qu’il doit accomplir.

L’organisation du travail se veut donc non-autoritaire pour que l’individu au travail se sente libéré de toute contrainte. Derrière cela, il y a aussi l’objectif de faire disparaître toute lutte des classes vue comme une hérésie marxiste par les nazis. À cela s’ajoute aussi une politique fiscale et sociale avantageuse pour tous les travailleurs allemands. Les nazis se sont aussi intéressés à la façon d’organiser l’espace de travail, qui doit être ergonomique, chaleureux, et convivial. Toutes ces choses, qui sont finalement recherchées aujourd’hui, l’étaient aussi sous le régime nazi.

La continuité du management nazi après 1945

Diplômé de droit, Reinhard Höhn rejoint très vite le NSDAP. Brillant juriste, il termine la guerre en tant que général. Malgré la fin du régime nazi, ce dernier va parfaitement se fondre dans la masse et s’acclimater avec l’idéologie libérale. En effet, Reinhard Höhn fonde en 1956 l’académie de Bad Harzburg, un institut d’apprentissage au management qui formera des milliers de cadres aux techniques managériales développées sous le régime nazi. Malgré le changement de régime, les outils créés par ces intellectuels nazis se montrent parfaitement adaptés à l’idéologie libérale. Jusqu’aux années 1980 où d’autres modèles de management prendront le relais, les techniques managériales développées par Reinhard Höhn connaîtront un grand succès et participeront au “miracle économique allemand“.

L’étrange modernité du management nazi

À travers cette étude de cas, Johann Chapoutot montre l’originalité et la modernité des outils créés par les intellectuels nazis dans la gestion des hommes. Pour autant, il ne s’agit pas de dire que le management est une invention nazie ni que c’est une activité criminelle par essence. Cependant, il est légitime de remarquer que les techniques managériales développées sous le régime nazi ne sont pas si éloignées des techniques d’aujourd’hui. Que ce soit dans les termes ou les outils utilisés, le management nazi se montre en tout point moderne.

Les termes par exemple, de “productivité“, “de rentabilité“, et de “performance“, tant valorisés de nos jours, l’étaient aussi sous le régime nazi. Tout comme aujourd’hui, on retrouve aussi cette volonté de masquer au maximum les liens de subordination ; aucune opposition ne doit exister entre le collaborateur et son patron. Que ce soit donc sous le régime nazi ou bien aujourd’hui, nous pouvons remarquer que le vocabulaire et les outils utilisés sont sur certains points similaires.

Dans la continuité de ses travaux, Johann Chapoutot nous montre au travers de cette étude de cas passionnante que le nazisme s’inscrit parfaitement dans notre modernité. En ces temps de confinement, je ne peux que recommander la lecture du dernier essai de Johann Chapoutot qui est passionnant et se montre aujourd’hui d’une actualité brûlante !

Johann Chapoutot, Libres d’obéir, le management du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020, 16 €

Crédits photo de couverture : Saron McCutcheon – Unsplash

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