Le sport, outil de peacebuilding en ex-Yougoslavie10 min read

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Brillamment expliqué précédemment par Alexandre de Carlo, la tension intra-communautaire en ex-Yougoslavie est encore présente, et se représente dans son aspect le plus brut, le football. Ainsi, l’exacerbation du hooliganisme, les incidents intra et extra-muros en marge d’un match ou encore les politiques discriminatoires de la part des clubs envers d’autres communautés font tous penser que la vision Titiste de la Yougoslavie unie est bien morte.

Pourtant, 30 ans après les incidents de Maksimir, les nations de l’ex-Yougoslavie semblent à nouveau cohabiter par l’intermédiaire du sport.

Émeutes au stade Maksimir (Zagreb) entre croates et serbes – 13 Mai 1990

Peacebuilding, peacemaking, peacekeeping, kézako ?

La sortie de guerre et le processus de paix sont particulièrement prisés comme champ d’étude, surtout que la question yougoslave reste récente, voire parfaitement d’actualité. C’est pourquoi les termes de peacebuilding, peacekeeping et peacemaking reviennent fréquemment dans les différentes recherches sur le sujet. Le peacebuilding fait référence à des actions visant à créer, renforcer et consolider la paix. La consolidation de la paix peut donc inclure le peacemaking – le processus consistant à amener les parties en conflit à un accord par des moyens pacifiques – et le peacekeeping, qui dénote le déploiement du personnel international pour maintenir la paix et la sécurité. Nous prendrons ici le soin de détailler uniquement le peacebuilding sportif.

Le début du peacebuilding commence dès la fin de la guerre

Le peacebuilding sportif a débuté pendant la guerre, et c’est évidemment le même sport qui revient au devant de la scène. Le football évidemment, plus universel que la religion, comme le précisait la FIFA. Cela nous ramène à la date du 20 mars 1994, où les forces armées des Nations Unies sont présentes en Bosnie-Herzégovine, mais deviennent de plus en plus contestées par les locaux, et notamment la population bosniaque. Le général britannique Michael Rose, alors commandant en chef, a l’idée d’organiser un match de football entre le club de Sarajevo et une équipe composée par la FORPRONU. L’objectif y est alors de montrer que Sarajevo peut vivre de nouveau en paix puisque l’on peut y jouer au football. Le match eut lieu dans des conditions particulières, protégé par avions américains, britanniques et français. On peut considérer cela comme le premier projet de peacebuilding sportif en territoire bosnien. Mais pas le dernier.

Les ONG locales comme porteuses de projets

Aucun programme de développement ne semble aujourd’hui pouvoir être entrepris sans l’implication active des « ONG locales ». Ces dernières sont souvent aidées et financées par des intervenants extérieurs. Cependant, il existe des initiatives purement locales. C’est le cas du club de Prijedor, une ville moyenne au nord-ouest de la Bosnie qui est majoritairement serbe. Elle fut vidée de sa population bosniaque en 1992, mais aujourd’hui la ville veut s’offrir une autre image avec le retour des déplacés. Cela passe par son club de football, le Rudar Prijedor, qui est en Première Division. Le club et la direction font de leur mieux pour tenter de redorer le blason du club et par conséquent de la ville.

Dans la thèse du spécialiste de la question, Loic Trégourès, le président de Prijedor évoque la multi-ethnicité du club pour effacer les plaies du passé : « je ne veux pas savoir qui est serbe, qui est bosniaque, chez nous, si tu es bon, nous te prenons, c’est tout ce qui compte ». Il y a des rapprochements entre les joueurs et entre les communautés, mais le capitaine de l’équipe, Goran Kotaran, explique avec amusement qu’il lui semble impossible de porter un autre maillot que celui de la Serbie alors qu’il habite en Bosnie-Herzégovine. Au final, l’entraîneur et le capitaine concluent sur : « chacun son choix, l’important est que nous jouions ensemble sur le terrain ». Dans la région de Prijedor, les stades ont servi de camp de déportation pour des camps de concentration. C’est le cas du village voisin de Kosarac. Le stade à l’entrée de la ville, derrière une usine, est en piteux état. Pas de tribunes et un champ de patates qui fera office de pelouse. Certains prisonniers de ce stade sont revenus dans le village et à présent le football représente ce retour à la vie quotidienne.

Initiatives des pouvoirs publics internes

Il n’y a pas que le football dans la vie, d’autres sports prennent eux aussi des initiatives afin de maintenir la paix en ex-Yougoslavie. C’est le cas de l’initiative Judo Friends. Le Ministère de la Jeunesse et des Sports de Serbie a organisé un événement de judo en coopération avec la Fédération de Judo de Serbie. Le camp de judo supervisé par l’ONG monégasque Peace and Sport a rassemblé des jeunes judokas, âgés de 16 à 18 ans, originaires de six pays : la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, le Monténégro, la Macédoine et généralement un pays invité. Le but du camp était de promouvoir « la paix et le sport dans la région des Balkans » car les organisateurs considèrent que le sport est un moyen efficace de « reconstruire des ponts et d’établir des liens étroits et de coopérer » dans la région post-conflit. Le programme de 10 jours comprenait des cours de judo mais aussi des conférences sur la prévention du racisme et de la violence dans le sport. Judo Friends a été un franc succès notamment grâce à la médiatisation assez élevée pour ce genre d’événement.

Dispositif “I Came to Play” proposé par Play International – 2013

Nous pourrions également parler du projet “I Came to Play” de l’organisation humanitaire sportive PLAY Serbia fondée en mai 2008 par Mihajlo Delić, ancien athlète professionnel de basketball. PLAY organise chaque année cet événement avec comme devise « ReBuilding Bridges and Transcending Boundaries through Power of Sport and Play ». Un beau clin d’oeil au pont de Mostar, symbole de fracture des communautés. Selon l’organisation, le camp est « conçu pour rassembler un groupe de jeunes dont l’amour du sport / basketball transcende les histoires récentes de la région ». Le projet se veut de combiner des expériences positives de jeu avec des cours de basket-ball, ainsi que des ateliers et des jeux pour la jeunesse, de souligner l’importance de l’éducation et de la responsabilité sociale. Mais aussi ce qui nous intéresse le plus, de démontrer « la capacité du sport à transcender les frontières » et d’effacer les stéréotypes nationalistes. Le projet a été bien couvert par les médias, ce qui lui donne un certain avantage dans l’image positive et efficace de l’ONG. De plus, la communication publique de PLAY sert de modèle de pratique pour d’autres ONG.

Néanmoins, ces deux projets parmi tant d’autres comportent de nombreuses limites. Il ne va pas sans dire que les ONG et les organisations internationales qui abritent ces projets ont tendance à angéliser leurs dispositifs, à en oublier les aspects négatifs, voire ce qui ne fonctionne pas dans leurs projets. La première remarque que nous pouvons émettre porte sur l’éphémérité de ces projets. Judo Friends est un exemple de projet qui est mené uniquement sur une ou deux années. Aucun projet local n’a repris l’initiative à la suite de ces deux ans. Inscrire un peacebuilding dans la continuité reste pourtant l’un des objectifs principaux à long terme d’une ONG.

La réconciliation des légendes yougoslaves

Dernièrement, il convient de parler des initiatives purement extérieures, qu’elles soient avec ou sans l’aide des locaux. On observe des sportifs isolés qui essayent grâce aux fédérations sportives internationales comme le CIO ou la FIFA de monter des projets. C’est le cas de Vlade Divać, ancien joueur de la NBA et actuel président du Comité Olympique serbe. Il raconte dans le film Once Brother son amitié brisée avec son compatriote Dražen Petrović, originaire de Croatie : « Construire une amitié prend des années, mais la détruire prend une seconde. Je pense que c’est exactement ce qui nous est arrivé ». À l’instar de la relation serbo-croate, la relation entre les deux hommes s’est brisée en quelques secondes. En 1991, alors que les yougoslaves fêtent ce titre de Champions d’Europe, Vlade Divać va arracher un drapeau croate des mains d’un supporter avant de jeter celui-ci sur le bord du terrain. Un geste que Petrović ne pardonnera jamais à Divać. Ce dernier a justifié que ce fut un geste qui n’avait pourtant aucune connotation politique. Au contraire, Divać voulait protéger son équipe des affaires politiques qui n’avaient rien à faire dans le sport. Malheureusement l’interprétation fut tout autre.

Le documentaire ESPN – Once Brothers

Deux autres sportifs importants de l’époque yougoslave auraient pu servir de symbole de rapprochement entre les serbes et les croates : le serbe Dejan Savicević et le croate Zvonimir Boban, qui sont amis et partenaires au sein notamment du Milan AC, mais ont également porté l’ancien maillot yougoslave. Après 1995 et la fin des affrontements entre ceux deux peuples, ils avaient affirmé publiquement à de nombreuses reprises leur indéfectible amitié et leurs espoirs de réconciliation entre leurs deux peuples.

En conclusion !

Il y a de nombreuses autres initiatives qui sont portées en ex-Yougoslavie. Nous aurions pu parler du club bosnien de Željezničar, considéré comme le premier club multi-éthnique des Balkans, fondé en 1921, toujours ultra compétitif, et qui verra sortir de ses rangs un certain Edin Džeko. On aurait pu également parler d’autres projets autour du football comme Football Friends lancé par Zoran Avramović, directeur marketing de l’Etoile rouge de Belgrade, natif de la ville de Foča, qui a mis en place dans sa ville un tournoi -17 ans et une compétition de Street Football. L’objectif est semblable aux autres, il n’en reste pas moins louable : réconcilier par le sport, rapprocher les communautés et recréer du lien social grâce au sport, par l’intermédiaire de la jeunesse.

Autant de projets plus ou moins durables, plus ou moins viables, mais qui font penser que la réconciliation entre les communautés peut s’appuyer sur le soutien indéfectible du sport. Cependant, les efforts consentis par l’ensemble des acteurs du peacebuilding peuvent être réduits à néant en un fragment de seconde par de nouveaux heurts dans les stades, ou par des gestes inconscients de stars actuelles, ce n’est pas Xherdan Shaqiri qui dira le contraire.

Shaqiri, comme son compère Xhaka, qui politisent leur célébration de but – Mondial 2018

Sources :
– Thèse de Loic TREGOURES. Jeu en triangle : Football, politique et identités dans l’espace post-yougoslave des années 1980 à nos jours.
– Entretien avec Peace and Sport et Joel Bouzou, La paix par le sport : quand le mythe devient réalité. Enjeux Stratégiques. Edition Armand Colin. Octobre 2010.
– Documentaire en anglais de 90 minutes, Once Brother, produit par ESPN en 2010.

Crédits photos : Dado Ruvic (Reuters)

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